Dans notre plus récent épisode de What the Tech, nous avons rencontré Anuj Rastogi, directeur général chez Backstretch, pour discuter de la façon dont l’IA redéfinit en profondeur le développement de produits, la création de propriété intellectuelle et les stratégies de recrutement dans tout l’écosystème d’innovation canadien.
Après vingt ans dans le monde des agences numériques, Anuj a complètement bifurqué vers l’acquisition de talents et la recherche de cadres. Il est devenu une figure bien connue dans la communauté des startups au Canada (il a assisté à 38 événements en 2025 seulement), ce qui lui donne une perspective unique sur la façon dont l’IA bouleverse la création de produits, la protection de la PI et la composition des équipes R-D — des enjeux cruciaux pour les entreprises qui maximisent leur accès au financement gouvernemental comme les crédits d’impôt RS&DE.
Le contexte idéal pour innover
Le fait qu’Anuj soit passé de « presque jamais d’événements à 38 l’an dernier » lui a révélé tout un écosystème d’innovation insoupçonné : logiciels pour bornes de recharge chez Charge Lab, protocoles de découverte de médicaments propulsés par l’IA, ou encore des appareils de la taille d’un pont qui cultivent 60 kilos de légumes par mois.
Mais il rappelle un point essentiel : l’IA n’est pas apparue du néant. ChatGPT a été lancé en novembre 2022, à un moment post-pandémique où les gens travaillaient à distance, cherchaient du sens et, souvent, venaient de perdre leur emploi.
« Dans ce silence, je pense qu’une génération entière de fondateurs est née. Des gens qui, pour la première fois, se sont dit : “J’ai cette idée depuis longtemps. Je pense que c’est le moment de me lancer.” »
Des outils comme Figma avaient déjà simplifié le prototypage. Puis, les solutions de codage IA générative « ont comblé l’écart entre une idée dans la tête et un produit concret sur le marché ».
L’impact de l’IA : barrières abaissées, clarté exigée
La perspective d’Anuj sur la façon dont l’IA transforme le développement de produits est rafraîchissante de réalisme.
Ce que l’IA permet : « Elle a réduit le coût de création d’un premier prototype. On peut tester plus vite, obtenir rapidement quelque chose de tangible. »
Sur 100 personnes avec une idée géniale, peut-être que seulement 15 pouvaient auparavant coder un prototype crédible pour des investisseurs. « Maintenant, c’est peut-être 80 personnes qui peuvent présenter quelque chose de presque réel. »
Le revers : « Quand il est facile de prototyper, on le fait plus souvent — d’où l’importance de la clarté. »
Plus de prototypes, c’est plus de bruit. Mais la discipline reste la même : Est-ce que vous réglez un vrai problème pour un client sur le marché? Y a-t-il une douleur concrète pour laquelle il paierait? Comment les concurrents s’y attaquent-ils?
« Commencez de façon ciblée, en réglant un problème précis à fond. Si cette douleur est réelle et persistante, et que vous l’éliminez, vous avez la base d’une protection concurrentielle solide. »
Repenser la PI et les avantages concurrentiels
Anuj remet en question la vision traditionnelle de la propriété intellectuelle.
Les anciens repères : Brevets, marques de commerce, technologie propriétaire
Les nouveaux leviers de protection : Relations clients, canaux de distribution, force de la marque, processus opérationnels, plans de service — c’est l’ensemble de l’organisation qui compte.
« Si c’est facile à bâtir, il y a de fortes chances que 10 autres aient eu la même idée. L’avantage concurrentiel ne se limite pas à une fonctionnalité ou à un brevet. C’est vraiment l’ensemble de l’entreprise qui fait la différence. »
Ça veut dire technologie + processus + relations clients + modèle d’affaires + distribution + équipe. L’IA rend les fonctionnalités faciles à copier — mais une entreprise complète, c’est autre chose.
L’humain au cœur de l’ère IA : repenser le recrutement
C’est ici que les conseils d’Anuj sont particulièrement pertinents pour les entreprises qui visent les crédits d’impôt R-D : réussir à innover, c’est d’abord avoir les bonnes personnes pour prendre les bonnes décisions stratégiques.
Compétences plus essentielles que jamais :
- Jugement humain et discernement
- Pensée critique
- Capacité à poser la question « pourquoi »
« On peut lancer une nouvelle appli juste en demandant à Claude ou un autre outil. L’idée prend forme — mais il faut s’arrêter et se demander pourquoi. À ce jour, seul le jugement humain peut vraiment répondre à cette question et déterminer si ça a de la valeur. »
Le passage des spécialistes aux généralistes :
Au lieu de 100 spécialistes pointus, une startup pourrait compter sur 10 à 20 généralistes, avec quelques experts. Une même personne peut être « un peu CFO, un peu chef de produit, un peu architecte de solutions » dans la même journée.
« Comme espèce, on est multidisciplinaire. Ça ouvre la porte à ceux qui ont des talents variés. »
L’exemple du « BDR fondateur »
Anuj donne un exemple concret lié à la stratégie de crédits d’impôt R-D : le concept de « BDR fondateur » (représentant au développement des affaires).
BDR traditionnel : Appels, courriels, génération de prospects.
BDR fondateur en 2026 : Écoute active des clients, rédaction de messages, expérimentation, programmation, et — surtout — retour d’intelligence de marché à l’équipe produit.
« Peut-être qu’il a eu 10 appels et, dans 4 cas, les clients ont dit : “Mon vrai problème, c’est blabla.” Cette information influence directement la feuille de route produit et ce que vous développez. »
Lien avec la R-D : « Là, on bâtit quelque chose pour lequel les clients disent qu’il n’existe aucune autre solution. Ça répond aux critères d’admissibilité de la RS&DE, par exemple. »
Ce n’est pas juste une déclaration annuelle — les crédits d’impôt deviennent un levier de capital et s’intègrent à la façon dont vous opérez au quotidien.
Écouter vs entendre : la vraie différence
Un des points les plus forts d’Anuj : Écouter, ce n’est pas juste prendre des notes.
« Beaucoup utilisent des preneurs de notes IA qui transcrivent l’audio. Mais ce texte, ce n’est pas écouter. Écouter, c’est être présent avec l’autre, saisir ce qui n’est pas dit. On peut lire la transcription et passer à côté de l’essentiel. L’IA entend, mais elle n’écoute pas. Seuls les humains écoutent vraiment. »
Cette nuance est cruciale pour les équipes R-D, la découverte client et le développement de produits — bref, tout ce qui alimente l’innovation réelle.
Stratégie de capital : l’économie unitaire a changé
Le financement a radicalement changé à cause de l’effet de l’IA sur l’économie unitaire.
L’ancien modèle : Il fallait peut-être 17 personnes pour générer 17 M$ de revenus.
Le modèle 2026 : Vous pouvez y arriver avec 5 personnes, de nouveaux outils, une approche GTM différente, d’autres canaux.
Ce que ça change pour les fondateurs :
- Plus de marge de manœuvre, moins de dilution
- Plus de temps pour valider l’adéquation produit-marché
- Plus de pouvoir lors des négociations avec les investisseurs
Anuj observe que de plus en plus de fondateurs repoussent leur ronde de capital-risque. « S’ils avaient besoin de 10 M$ avant, ils peuvent maintenant s’en sortir avec 2,5 M$. Ça leur donne le temps de bâtir leur clientèle et d’augmenter leur pouvoir de négociation — la Série A devient moins dilutive. »
Du point de vue des investisseurs : Si les entreprises ont besoin de deux fois moins de capital, les investisseurs peuvent faire deux fois plus de paris. « Au lieu de miser sur cinq entreprises, j’en choisis dix. »
Le recrutement comme outil de gestion du risque : Si une grande partie de l’investissement sert à embaucher, mais que l’embauche est traitée comme une tâche secondaire, vous réduisez le risque financier, mais vous augmentez le risque lié au talent.
« S’assurer d’exceller dans le recrutement — que les fondateurs aient les bons outils et partenaires pour embaucher — c’est un vrai outil de gestion du risque pour l’investissement. »
Pourquoi les crédits d’impôt R-D sont plus importants que jamais
Pendant toute la discussion, Anuj a souligné comment les programmes gouvernementaux comme la RS&DE s’intègrent à la stratégie d’innovation.
Ce n’est pas juste du capital non dilutif; c’est aussi :
- Une validation que votre travail atteint un vrai seuil d’avancement technologique
- Une preuve pour les investisseurs que vous abordez une réelle incertitude technologique
- Une intégration stratégique dans vos opérations et vos choix de produits
- Une façon de réduire le risque lié au talent en réinvestissant les crédits dans les bonnes personnes
Les entreprises qui réussissent en 2026 ne voient plus les crédits d’impôt R-D comme un détail. Elles les intègrent à leur stratégie de capital, de talents et à leur feuille de route produit dès le départ.
Points clés à retenir
Pensez plus large pour chaque rôle – Un BDR ne fait pas que de la vente : il fait aussi de la recherche de marché, du retour produit et valide la R-D. Appliquez cette mentalité à tous les postes.
Écouter, c’est plus qu’entendre – L’IA transcrit. Seuls les humains captent ce qui n’est pas dit et repèrent les tendances qui mènent à l’innovation.
Votre avantage, c’est l’organisation, pas la fonctionnalité – Une PI défendable, c’est la technologie + les processus + les relations + le modèle d’affaires + l’équipe. L’IA rend les fonctionnalités faciles à copier; une entreprise complète, c’est autre chose.
L’économie unitaire a tout changé – De petites équipes accomplissent plus grâce à l’IA. Ça transforme la stratégie de capital, le recrutement, la dilution et la marge de manœuvre.
Les généralistes créent une valeur démesurée – Dans une startup agile, ceux qui naviguent entre la finance, le produit et la tech sont essentiels. Embauchez pour la polyvalence et la curiosité.
Le financement public, c’est stratégique – Les crédits d’impôt R-D doivent s’intégrer à vos opérations, pas juste être un rapport de fin d’année. Ils valident l’innovation et réduisent le risque lié au talent.
La clarté est cruciale quand les barrières tombent – L’IA facilite la création, mais génère plus de bruit. La discipline de se concentrer sur la véritable douleur des clients permet de distinguer le signal du bruit.